Le doute 2.0
Dans le dernier Technikart du mois de Mai, un débat capital est lancé entre Andrew Keen, journaliste anglais, engagé dans la lutte contre le culte de l’anonymat sur Internet, et Jean-Baptiste Soufron, avocat spécialiste de la propriété intellectuelle et du net, journaliste, et fondateur de Betapolitique.fr.
Le premier attaque le web 2.0, comme une culture alternative, populaire, parfois fausse, sans autorité régulatrice et anonyme. Une culture (il parle ici de Wikipedia) qui donne plus de poids à Pamela Anderson qu’à Jeanne d’Arc, qui “fétichise” la gratuité, qui étouffe les médias traditionnels en étant en permanence critique de ces derniers et prône l’amateurisme.
Le second lui défend le web 2.0, comme un formidable moyen d’étendre la connaissance, de parler en liberté, et justement d’être critique sur l’information. En ayant à sa disposition une multiplicité de sources d’information, par opposition à la télévision d’autrefois, l’internaute peut former son opinion par comparaisons. Il n’est plus contraint à la confiance dans les médias. Il peut même devenir le média.
Le web : une information non contrôlée
Je me trouve moi-même à la croisée de ces 2 chemins : le web d’un côté et les médias traditionnels de l’autre, représentés dans mon cas par la presse écrite. Je suis à la fois un fervent utilisateur de Wikipedia, mais également un lecteur assidu de Challenges. Un blogovore carnassier et un magazinophile invétéré.
Il n’existe pas de schisme entre le web et les “médias traditionnels”. Il existe au contraire une continuité qui les unit. Les deux s’inspirent l’un de l’autre et parlent l’un de l’autre. La différence entre les deux est liée à l’anonymat que l’on peut avoir sur Internet. On ne signe pas forcément ses articles. Il n’existe pas d’auto-censure comme un chef de la rédaction peut l’opérer avant la publication d’un titre de presse.
Il existe donc beaucoup de faux sur Internet, servis par des intérêts privés ou idéologiques. Des informations erronées, déformées qui désinforment et malinforment. Mais l’expérience me fait dire que pour 1 information fausse sur Internet, 10 voix s’élèvent sur les sites internet, les blogs, les forums … Le net ne s’auto-censure pas. Le net s’auto-critique. Toute l’information est visible. Qu’elle soit vraie ou fausse. Il n’existe pas de contrôle mais une très nette tendance à la critique.
Et la culture ?
Ici, je ne considère pas que la question qui titre cette article en soit même une. La culture n’est pas une entité figée, construite hors-ligne et qui doit être protégée dans un cocon tissé par l’intelligencia. La culture est expansive, explosive, anarchique, illimitée et se renouvelle sans cesse. Internet constitue au contraire un vecteur formidable pour la culture. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les Hommes sont connectés entre eux, peuvent s’échanger des informations et de la culture au delà des frontières géographiques, sociales, raciales et d’âge.
Le doute 2.0
Censurer les acteurs du web 2.0 comme le propose A. Keen, est une régression intellectuelle. C’est prendre les internautes pour des décérébrés incapables de faire la part des choses.
Certes, on est souvent amenés à lire des infos erronées et Internet est le 1er vecteur de Hoax. Mais les affabulateurs qui sévissent sur le web sont avant tout des personnes physiques, qui ne se privent pas pour colporter leurs mensonges hors ligne. Et ici, il n’y a pas de moyen de vérifier l’info.
Pire : imaginez que le présentateur du 20h de TF1 nous présente une information fausse. Ce sont des millions de personnes qui la prendront pour telle. Et les démentis des autres chaînes ne rattraperont jamais totalement l’erreur commise.
En revanche Internet est par essence “douteux”. Aucune information non certifiée n’est vraie a priori. Internet n’est pas la “voix de la France” contrairement à ce qu’a pu l’être la TV à une époque. Et ce serait illusoire de croire que ces Internautes décérébrés ne sont pas au fait du “doute 2.0″. Certes on peut être trompé, abusé, phishé. Mais en faisant une petite recherche sur Google, on retrouve souvent rapidement la vérité.
Le web 2.0 présente une expansion non contrôlable car chacun a son mot à dire. Essayer de l’enrayer, c’est affirmer que la voix du peuple est indigne d’expression publique, reléguable aux oubliettes de la prison des idées.
Ne me croyez pas sur parole,
je pourrais être la voix d’une opinion engagée, payé par les services secrets chinois pour colporter des rumeurs fausses. Ce n’est pas le cas. Rassurez vous.
“Faut pas croire ce que disent les journaux” chantaient Balavoine, preuve que ce doute s’exprime dans la rengaine populaire.
En d’autres termes, Internet est comme tout média, sujet à des critiques et de la désinformation. Il ne faut pas le placer sur un pied d’Estale ni le jeter aux lions. Il doit faire partie des nombreux stimuli qui nourrissent notre opinion. Ne jamais être pris comme tel, mais je pense ne rien vous apprendre à ce sujet. Un esprit éclairé l’est par plusieurs projecteurs, et pas une seule source.
A lire sur lekiosque.fr : Technikart du mois de mai 2008

